Dégradation du patrimoine des territoires : le patron de la FNTP tire la sonnette d'alarme

Territoires
11 mars 2020

TENDANCE. Face au désengagement de l’État, Bruno Cavagné, président de la FNTP, appelle les collectivités locales à relancer d’urgence les investissements dans les infrastructures et à donner davantage de liberté et de moyens aux élus locaux. Un cri d’alarme qu’il pousse dans Nos territoires brûlent (éd. Le Cherche-Midi). Rencontre avec un chef d’entreprise inquiet.

"La France est passée de la 1ère à la 18ème place en matière de qualité des routes." - Bruno Cavagné

RCL : Quel est l’état du patrimoine, en France ?

Bruno Cavagné : La France a bénéficié des décennies durant d’infrastructures de qualité. Aujourd’hui, la réalité est, en dépit de ce que pensent les populations, toute autre. Notre patrimoine collectif – routes, autoroutes, ponts et monuments – s’est dangereusement dégradé. Dans le classement sur la compétitivité globale, établi chaque année par The World Economic Forum, la France a régressé et est passée de la 1re à la 18e place en matière de qualité des routes.

D’après un audit externe commandé par le ministère des Transports, si rien n’est fait, dans moins de vingt ans, 62 % des chaussées seront « très dégradées ». Il n’y a pas de mystère : si les voiries sont en si mauvais état, c’est faute d’entretien. Les experts estimaient en 2018 à 1,3 Md , en moyenne, le coût des dépenses annuelles à prévoir pour l’entretien et la remise en état du réseau. Or ce sont 666 M seulement qui y sont consacrés chaque année. L’État français investit moins dans son réseau routier que bon nombre de ses voisins européens.

Le constat est aussi alarmant pour les monuments, les ports et les aéroports. Quant aux ponts du réseau routier national français dressés sur les 12 000 km d’autoroutes non concédées et de routes nationales gérées par l’État avec leurs millions d’usagers quotidiens, un sur trois a besoin de réparations, d’après le même rapport. Pire, 7 % des ponts présenteraient un risque d’effondrement. Un constat qui fait froid dans le dos. Et c’est sans parler des autres ponts sous la responsabilité des collectivités locales et des ouvrages d’art, pour la plupart construits après la Seconde Guerre mondiale. Le manque d’entretien est, lui aussi, précurseur de catastrophes. Car les infrastructures sont les veines du corps France, qu’il faut entretenir régulièrement. Et elles sont l’un des principaux critères d’attractivité d’un territoire.

Comment en est-on arrivé à un tel niveau de délabrement ?

B. C. : Cela fait plus de trente ans que l’État, quels que soient les gouvernements, délaisse ses territoires, et les politiques restent aveugles sur le niveau de dégradation des infrastructures françaises. Depuis que la décentralisation a donné aux collectivités locales la compétence de l’entretien de son patrimoine collectif, sans leur donner les moyens financiers, la première variable d’ajustement est l’investissement d’autant qu’elles n’ont pas de feuille de route précise du gouvernement, puisqu’il n’existe aucune programmation. Et puis la suppression de la DDE [Direction départementale de l’équipement, NDLR], qui faisait office de conseiller technique auprès des maires, a laissé les élus orphelins. Il est temps que l’État se réveille et lance un programme solide d’entretien du patrimoine collectif en y allouant les moyens financiers nécessaires.

Est-ce que les collectivités locales ont les moyens d’entretenir leur patrimoine ?

B. C. : Nous avons constaté une relance de la commande publique, même si cette dernière est inférieure au mandat précédent. En effet, les comptes des collectivités locales se sont redressés, l’épargne brute a augmenté et les trésoreries se sont renflouées. Aujourd’hui, les collectivités affichent en moyenne des bilans plutôt sains. Elles ne devraient donc pas avoir de souci pour investir. La trésorerie dépasse tous les records en 2019 avec 60 Md . Sauf, que si elles ont plus de moyens financiers, elles n’ont pas toujours l’ingénierie nécessaire à relancer les grands travaux. Aujourd’hui, les élus se mobilisent pour reconstituer des équipes techniques. Mais cette mobilisation prend du temps. Et sans programmation, c’est encore plus long ! Mais pour cela, il faut une véritable volonté politique !

Ce sous-investissement que vous décriez représente-t-il des risques ?

B. C. : Très clairement oui. On dénombre en France pas loin de 200 000 ponts, dont environ 170 000 qui appartiennent aux collectivités locales. La dégradation des infrastructures, je le répète, ce ne sont pas seulement du béton qui s’effrite ou des fuites d’eau. C’est la sécurité des usagers. Mais, au-delà de la sécurité qui est l’enjeu majeur des élus, le patrimoine est également un lien concret entre les lieux, entre les gens partout en France. Il est aussi un levier de croissance durable : dans notre secteur, les innovations sont nombreuses pour réduire l’empreinte carbone, favoriser les énergies renouvelables, promouvoir les mobilités propres. Nos infrastructures, en d’autres termes, sont un ciment du vivre-ensemble et du pacte républicain.

Êtes-vous confiant ?

B. C. : Oui, seulement si les collectivités locales gardent la main. Car c’est lorsque l’on est au plus près du terrain que l’on mesure l’ampleur des dégradations. À la FNTP [Fédération nationale des travaux publics], nous poursuivons notre tour de France pédagogique pour évaluer les infrastructures du territoire français. Or cette fracture sociale et territoriale, qui s’est affichée au grand jour cette année avec le mouvement des « Gilets jaunes », était palpable depuis longtemps sur le terrain. Les territoires, c’est du sur-mesure : chacun a ses atouts, ses faiblesses, et il faut composer avec. C’est aussi ce que nous dit le démographe Hervé Le Bras : « Il faut redonner aux échelons locaux une capacité d’action. Il ne faut plus de règles qui s’appliquent uniformément sur tout le territoire », même s’il faut une ligne directrice. Mais une chose est sûre, si l’État n’investit pas dans ses territoires, il ne remettra jamais la France en marche.

Propos recueillis par Danièle Licata

Paroles de maires

RCL
Question :
Un maire, donc OPJ, peut-il l’être en dehors de sa commune ?
Réponses :
Non, il est élu OPJ sur sa commune.
Tous les pouvoirs du Maire en tant que représentant de l'Etat ne lui sont octroyés que sur son territoire.
Non uniquement dans la commune où il est élu maire.

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