Les collectivités locales s’engagent contre la désertification médicale

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13 juin 2016
 
La raréfaction du nombre de médecins au sein des territoires ruraux et leur concentration dans les zones urbaines continuent d’inquiéter. Pour remédier aux déserts médicaux qui pénalisent près de 2 millions de Français et aboutir à des solutions viables, collectivités locales, ordres de professionnels de santé et pouvoirs publics se serrent les coudes.
 
Loin d’être une chimère, la désertification médicale représente plus que jamais un fléau au sein de la société française. En 2014, le ministère de la Santé estimait à près de 2 millions le nombre de Français subissant directement une carence préjudiciable en offre de soins. Une réalité qui ne touche pas uniquement les zones rurales
 
État des lieux
Le 16 juin dernier, le CNOM - Conseil national de l’Ordre des médecins - publiait son 9e Atlas national de la démographie médicale, basé sur les chiffres du Tableau de l’Ordre arrêtés au 1er janvier 2015. Le rapport apprend que si l’Hexagone compte à ce jour tant de déserts médicaux, cett e tendance à l’amoindrissement n’est pas directement imputable à une pénurie de médecins, souvent faussement avancée. En effet, le nombre de praticiens actifs a doublé en 35 ans. Pour exemple, 215 539 docteurs étaient recensés sur le territoire en 2014 contre 281 087 en 2015. Un chiffre élevé, dû essentiellement à la croissance de 42,7 % de médecins étrangers en France. L’Atlas révèle en revanche un indéniable vieillissement de la population médicale : 26,4 % des médecins ont plus de 60 ans et 23 % sont retraités. Autre élément d’importance, 25 % des jeunes diplômés s’engagent dans des voies professionnelles plus administratives ou journalistiques, au détriment d’une carrière purement médicale. Plus spécifiquement, le rapport du CNOM démontre que la désertification médicale n’est plus uniquement l’apanage des zones de campagne les plus reculées. « Les territoires en danger pour les soins de premier recours ne concernent pas exclusivement
les territoires ruraux mais aussi les métropoles comme Paris, voire des villes moyennes comme Châteauroux » explique Gwénaëlle Le Breton-Lerouvillois, géographe
de la santé. Ainsi, sur la période 2007/2015, la région Île-de-France a subi une diminution de 6 % des médecins en activité régulière, contre une hausse de 6 % pour la région des Pays-de-la-Loire. « Pour autant, il serait faux de classer l’Îlede- France comme un désert médical. Avec 346,3 médecins pour 100 000 habitants, sa densité médicale est la deuxième plus élevée
de France, derrière la région PACA (352) » rajoute la professionnelle. À ce jour, les départements attestant des plus profondes difficultés sont la Nièvre avec une baisse de 16 % des
effectifs (233,9 médecins pour 100 000 habitants en 2014 contre 192,5 en 2015), suivie de la Creuse et du Cher avec une contraction de 14 %. Les territoires ne se révèlent toutefois pas dans une situation aussi alarmante que l’Ain, l’Eure, et la Mayenne dont le nombre de praticiens pour 100 000 citoyens n’excède pas 170.
 
Une désertification aux multiples causes
De multiples facteurs permett ent d’expliquer aujourd’hui la désertification médicale. Le principal reste inchangé : l’attrait des médecins pour les grands centres urbains dynamiques, plus séduisants, lucratifs et aisés pour la vie de famille, et réputés comme disposant de conditions moins difficiles avec des charges de travail plus modérées qu’en zones rurales. Seconde cause qui a véritablement émergé ces précédentes années, un affaiblissement de l’appétence des jeunes diplômés à l’égard de la profession de médecin généraliste. « Sur 4 diplômés, 3 ressortent spécialistes et 1 seul à peine généraliste» constate Marjolaine Collet-Vételé, directrice de l’URML-BN – Union régionale des médecins libéraux de Basse-Normandie.
« Cela semble compréhensible » explique Stéphane Beaudet, maire de Courcouronnes (Essonne), conseiller régional et président de l’AMIF – Association des maires de l’Île-de-France. « Le quotidien des généralistes n’est pas facile. Ils doivent enchaîner les heures de travail pour bénéficier d’une certaine rentabilité. Et dans les quartiers populaires comme le mien, leur vocation doit concrètement dépasser celle de la médecine » poursuit-il. Enfin, dernier facteur clairement identifiable, « les structures regroupées sont particulièrement sollicitées par les médecins des jeunes générations » apprend Marjolaine Collet-Vételé de l’URML-BN. Or, les principales se retrouvent majoritairement, là aussi, au sein ou à proximité des grandes villes.
 
Quelles solutions pour rendre les territoires plus attractifspour les médecins ?
Quelques solutions ont aujourd’hui été envisagées pour att énuer le développement de la désertification médicale. Hormis le recours à des médecins étrangers qui se confronte à la barrière de la langue française, l’incitation financière est celle qui est majoritairement employée. Au travers de primes et de bourses accordées aux praticiens acceptant  de s’implanter en zones prioritaires mais également en gonflant les salaires versés. « Après trois ans et demi de poste inoccupé, pour pouvoir remplacer le médecin du travail parti en retraite, j’ai du effectuer
un groupement de commandes avec les autres communes du secteur pour pouvoir multiplier le salaire proposé par 1,5 et tenter d’appâter » témoigne Stéphane Beaudet, maire de Courcouronnes. L’encouragement pécuniaire peut se jumeler à une proposition immobilière avec la création de maisons et centres de santé rassemblant les professionnels su
un lieu donné. De nombreuses collectivités ont fait le choix d’accompagner et soutenir financièrement la création de ces projets permettant aux médecins de conjuguer fidélisation de la patientèle, maîtrise des heures de travail et mutualisation des charges. Élaborer un tel programme a toutefois un coût, que bon nombre de communes ne peuvent pas toujours assumer. « Un centre de santé nécessite un investissement tout de même conséquent pour pouvoir correspondre à une offre de soins adéquate. Il ne s’agit pas de simple bureaux mais d’une structure technique complète qui a besoin d’agencements spécifiques comme des arrivées d’eau ou d’air parexemple » rappelle Stéphane Beaudet. Un postulat qui incite les villes à s’associer entre elles, à leurs communautés d’agglomérations,aux organismes publics ou encore aux ordres de médecins pour pouvoir supporter les investissements. « Pour réussir un projet et faire reculer la désertification médicale, il est essentiel que les élus et professionnels de santé travaillent de concert, main dans la main. Que chaque partie comprenne l’intérêt de se regrouper »
conseille Marjolaine Collet-Véteré, directrice de l’URML-BN. En décembre 2014, la France comptait 1842 centres de santé. Selon le géographe de la santé Emmanuel Vigneron, auteur
d’une étude présentée au 39e Congrès de la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne (FEHAP), 400 seraient encore nécessaires pour répondre aux trop grands contrastes présents sur le territoire.
 
Basse-Normandie :40 maisons de santé créées en 8 ans
Depuis 2007, la Basse-Normandie se montre particulièrement att entive et  proactive face à la désertifi cation médicale, qui était jusque là alarmante dans la région. « Le partenariat que nous avons réussi à fonder après des opérations de très longue haleine a fini par porter ses fruits. Les chiffres du Conseil national des médecins sont désormais plus rassurants » explique
Marjolaine Collet-Vételé, directrice de l’URML-BN – Union régionale des médecins libéraux de Basse-Normandie. Un avenir médical plus sereinement tracé sur le territoire par Antoine Leveneur, président de l’URML-BN, qui a initié, il y 8 ans, un vaste projet en mett ant en synergie toutes les forces régionales : conseil régional, conseils généraux, préfets, élus
des collectivités locales, ARS, ordres des professionnels de santé, faculté de médecine, usagers… « Toutes ces personnes ont signé en juin 2008 une charte partenariale régionale de déploiement des pôles de santé ambulatoires pour mettre les moyens humains et financiers nécessaires dans les endroits sous-équipés. Parvenir à réunir tous ces acteurs autour de la table afin de travailler dans le même sens a été une mission laborieuse répartie sur 2 500 réunions. Mais notre politique fonctionne aujourd’hui très bien et nous a rapprochés » explique Marjolaine
Collet-Vétéré. Chaque année, l’URML-BN, l’ARS et les Conseils de l’Ordre des médecins réalisent une cartographie des zones d’implantation prioritaires où toutes les structures de regroupement peuvent avoir accès facilement à des subventions publiques. « La philosophie que nous prônons est de concevoir d’abord un projet intellectuel entre professionnels de santé. À savoir un projet de santé, un projet professionnel, l’identification des problématiques spécifiques du territoire, les solutions pour oeuvrer ensemble… C’est un vrai changement de paradigme. Les professionnels de santé ne sont plus isolés dans la prise en charge des patients. Nous les fédérons » se félicite la directrice. L’ample opération pilotée par l’URML-BN a été productive. En effet, après avoir investi près de 17 M€ avec ses partenaires, la Basse-Normandie qui ne dénombrait que 2 maisons de santé pluridisciplinaires en 2007 en compte 40 en 2015 : des pôles de santé libéraux et ambulatoires qui ont bénéfi cié de subventions publiques et des maisons de santé pluridisciplinaires fi nancées grâce à des fonds privés. Quarante autres structures
sont encore en projet et devraient prochainement voir le jour. « Pour nous, c’est une véritable réussite, nous ne pouvons pas dire le contraire. Et pour preuve, nous devions auparavant évangéliser les élus et les professionnels de santé, aujourd’hui ce sont eux qui se bousculent jusqu’à nous » termine Marjolaine Collet-Vételé.
 
Courcouronnes investit 2 M€ dans son centre de santé pluridisciplinaire
« Nous sommes particulièrement préoccupés par la désertifi cation médicale. La situation est catastrophique dans ma commune. Deux médecins partis ces deux dernières années, trois qui prendront leur retraite prochainement, à peine deux praticiens installés en 25 ans, un médecin du travail non remplacé pendant 3 ans et la disparition de notre hôpital Louise Michel
qui était implanté en plein coeur du quartier du Canal où résident tout de même 10 000 habitants » confi e, inquiet, Stéphane Beaudet, maire de Courcouronnes (Essonne), conseiller régional et président de l’AMIF. « De plus, nous sommes dans une zone populaire et les femmes médecins refusent d’y faire plus de permanences et de gardes » rajoute-t-il. Déjà initiateur de dispositifs tels que les programmes de réussite éducative de l’ancien ministre de la Cohésion sociale Jean-Louis Borloo, l’édile a décidé de saisir le problème de la désertifi cation médical 
à bras-le-corps. Objectif : contrerprestement ce fl éau qui conduit ses citoyens à renoncer aux soins, à reporter leur prise en charge médicale en raison de  temps d’att ente trop longs ou à effectuer davantage de kilomètres que d’accoutumée pour accéder à une consultation. Stéphane Beaudet a ainsi lancé la création d’un important centre pluridisciplinaire de santé composé de 5 médecins généralistes et 8 spécialistes (podologue, orthophoniste, kinésithérapeutes, infi rmières…) « Je devais trouver des moyens de me montrer plus att ractif et concurrentiel.
J’ai donc proposé aux praticiens un loyer modique et quasi symbolique de 400 € par mois » indique-t-il. D’un coût global de par la municipalité de Courcouronnes et à 1 M€ par la région Île-de-France et le département de l’Essonne. « Je déplore que l’ARS [Agence régionale de santé. Ndlr.] ait refusé de participer à cet investissement car elle estimait ne pas avoir à le faire. C’est à la ville de se retrousser les manches alors qu’elle n’en a pourtant pas la compétence. Assumer seul 1 M€, cela représente un déficit structurel de 190 000 € par an dans mon
budget de fonctionnement » indique Stéphane Beaudet. Implanté dans le quartier du Canal, le futur centre de santé de Courcouronnes devrait ouvrir ses portes au public dès octobre 2016.
Isère : trois communes rurales, trois solutions Souff rant de raréfaction médicale, le département de l’Isère (Rhône-Alpes) dispose d’un certain nombre de praticiens mais inégalement répartis sur le territoire. Trois villes rurales se sont engagées, chacune à leur manière, individuellement ou en collaboration avec leur communauté d’agglomération, pour rééquilibrer l’offre de soins sur la zone. La ville de Corps, dans le sud de l’Isère, a fait en ce sens office de pionnière il y a 7 ans en édifi ant la première maison de santé du département. « Gérard Cardin, le maire alors en place à l’époque, était également médecin généraliste. Il a été des plus légitimes pour initier la réfl exion et a impulsé une dynamique qui a perduré même après sa mandature » se souvient Daniel Vitte, maire de Montrevel et président de l’Association des maires de l’Isère. Le conseil municipal succédant a ainsi pu monter un projet d’envergure, autofinancé par un emprunt avec les annuités couvertes par les loyers des médicaux et paramédicaux, mais également soutenu fi nancièrement par le concours du département, de la région, de l’État et même
de l’Europe. « La commune de Corps était classée dans les territoires européens à aider, les subventions ont pu être cumulables. Cette première opération s’est déroulée de façon remarquable» précise Daniel Vitte. Plus récemment, la commune de Biol s’est également distinguée pour sa participation dans cette lutte opiniâtre contre le tarissement médical. La collectivité locale disposait déjà, traditionnellement, d’une vieille bâtisse abritant plusieurs professionnels de santé. « Anticipant plusieurs départs en retraite et pour conforter la présence de praticiens, Biol s’est rapprochée de l’ARS afin que soit réhabilitée l’ancienne structure. Les deux parties ont conjointement financé la démolition puis la reconstruction et l’extension de l’existant » explique le président de l’Association des maires d’Isère. Le bâtiment, inauguré plus tôt en 2015, compte aujourd’hui 5 médecins généralistes à temps complet ainsi que des personnels paramédicaux à temps partiel. Enfin, dernièrement à Saint-Victor de Cessieu, la ville a développé un partenariat avec le bailleur social Semcoda afin de permettre à plusieurs docteurs intéressés de s’implanter (4 généralistes,2 infirmiers, un kinésithérapeute, une orthophoniste, une psychologue, 2 dentistes, une sage femme, une diététicienne, un podologue et une secrétaire). « Il s’agit d’un programme conséquent qui inclut la construction d’une maison de santé avec choix de vente ou de location pour les cabinets des médecins, location pour le personnel paramédical, et 12 logements sociaux en locatif ou en accession à la propriété » apprend Daniel Vitte. L’ensemble est aujourd’hui sorti de terre, progressant vers la phase de second oeuvre, pour une livraison définitive au printemps 2016. 
 
Liorah Benamou

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Question :
Un maire, donc OPJ, peut-il l’être en dehors de sa commune ?
Réponses :
Non, il est élu OPJ sur sa commune.
Tous les pouvoirs du Maire en tant que représentant de l'Etat ne lui sont octroyés que sur son territoire.
Non uniquement dans la commune où il est élu maire.

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