L'éducation est devenue un marché à fabriquer des inégalités

L'élu et le citoyen
04 septembre 2019

DÉCRYPTAGE. Pour le géographe Rémi Rouault, professeur émérite à l’université de Caen Normandie (14) et coauteur de L’Atlas des fractures scolaires en France, le système éducatif est fondé sur le dogme de l’égalité des établissements et des chances. Un leurre, en dépit des politiques correctives. Résultat : depuis vingt ans la fracture scolaire s’agrandit. Explications.

RCL : En 2010 vous avez publié, avec votre collègue Patrice Caro, L’Atlas des fractures scolaires en France. Neuf ans plus tard quel est votre constat ?

Rémi Rouault : Dans l’Atlas paru en 2010, l’essentiel des données concernait les années scolaires 2007-2008 à 2009-2010. Neuf ans plus tard, nous constatons que pour une large part les inégalités en matière scolaire n’ont pas beaucoup changé. En d’autres termes, l’école est traversée par de multiples lignes de fractures que l’on n’a pas réussi à réduire.

Qu’appelez-vous fracture scolaire ?

R. R. : Vingt ans après le début de nos travaux, on constate qu’il existe de nombreux points de blocage dans le parcours éducatif. Le premier obstacle est le décrochage scolaire qui réduit les possibilités d’insertion professionnelle. Le deuxième est le choix des options ou des filières. Exemple : les jeunes qui s’orientent, en BEP préparent un baccalauréat professionnel avec des difficultés de poursuivre en BTS ou en DUT. Autre exemple : le choix des filières réduit les chances d’accéder à des formations prestigieuses comme le baccalauréat littéraire qui n’offre pas tous les champs des possibles en matière de formation supérieure. La fracture se mesure également en fonction des établissements. Certains, notamment dans les zones rurales, ne dispensent pas toutes les options, ce qui limite le parcours éducatif.

Finalement ce que vous pointez, ce sont les inégalités d’offre d’enseignement ?

R. R. : Exactement. C’est une réalité : dans les départements ruraux, l’offre locale est très restreinte, mais aussi dans certaines banlieues. À cela s’ajoute la volonté des parents de choisir l’offre de proximité. Et l’autocensure des filles influence également les ambitions scolaires.

En matière de stéréotype, qu’en est-il des stéréotypes sociaux ?

R. R. : La reproduction intrafamiliale reste forte dans certaines régions et pour certains métiers, notamment ceux de la mer. Par exemple, il existe une forte propension des fils de pêcheurs et d’ostréiculteurs à reprendre le métier du père. Les enfants de familles favorisées chercheront à obtenir une position équivalente, voire supérieure à celle de leurs parents.

Et le fameux ascenseur social ? Est-il réellement en panne ?

R. R. : L’ascenseur social est étroitement lié à la montée du niveau de qualification en France. Dans le milieu des années 1980, la répartition des catégories socioprofessionnelles s’est clairement modifiée. Au milieu des années 1970, dans les établissements en zone rurale, on dénombrait un quart d’enfants d’agriculteurs. Puis, ceux-ci sont devenus ouvriers, parfois même contremaîtres, voire techniciens, car les entreprises avaient besoin d’une main d’oeuvre plus qualifiée ; une certaine forme d’ascension sociale en résultait. Depuis une quinzaine années, les enfants d’ouvriers deviennent plus souvent employés. Mais la génération précédente d’ouvriers s’est convertie en chômeurs, résultat de la forte désindustrialisation. Est donc apparue une nouvelle classe, les enfants de précaires. Si l’ensemble des classes défavorisées (ouvriers, chômeurs, retraités) représentent 40 % des enfants scolarisés en classe de 6e, ils ne sont pas plus de 20 % au baccalauréat général. Et ceux qui parviennent à poursuivre leurs cursus éducatifs se retrouvent majoritairement dans les filières professionnelles. Et inversement. Les enfants de cadres ne représentent que 20 % des enfants scolarisés en 6e et constituent plus de 50 % des classes préparatoires. En d’autres termes, on constate une inversion de la composition sociale de la population scolaire au fil des études.

Au-delà de ce constat, quelle est votre analyse ?

R. R. : Tout le système éducatif est fondé sur le dogme de l’égalité des établissements, mais cette égalité est un leurre. Les parents n’ont pas le choix de l’établissement, sauf à mettre leurs enfants dans le privé. Certes, les gouvernements successifs ont mis en place des politiques correctives. On a commencé par les ZEP [NDLR : zones d’éducation prioritaires], mais aujourd’hui on se rend compte qu’elles ont des effets pervers. Les familles qui ont la connaissance du système éducatif contournent la carte scolaire. De ce fait, on constate une véritable concentration d’élèves en difficultés dans ces zones. Il existe des adaptations pédagogiques, mais, personne, pas même le ministère de l’Éducation nationale n’est en mesure de fournir un recensement précis des méthodes éducatives utilisées en classe. De la même façon, il existe un grand vide en matière de connaissance de l’accompagnement scolaire par les collectivités territoriales. Il n’existe pas de compilations des actions municipales. Cela ne permet pas de les évaluer alors que plus la collectivité s’investit dans les activités scolaires et parascolaires, plus les chances pour les classes défavorisées de s’ouvrir et de fréquenter d’autres univers sont grandes. Ce qui se traduit par une volonté des enfants de pousser plus loin leur cursus scolaire. Par exemple, dans les années 1970, je m’étais rendu compte que l’internat pour les jeunes enfants d’agriculteurs les détournait de l’exploitation familiale. Ce n’était pas le cas pour des externes. En d’autres termes, le contact avec des enfants de classes plus favorisées aide à élever le niveau des ambitions.

Qu’en est-il alors des moyens financiers des familles ?

R. R. : Ils ne constituent pas un facteur essentiel. Ce qui est déterminant, c’est le niveau d’études de la mère.

Quel regard portez-vous sur le système éducatif en France ?

R. R. : La première grande réforme du système a eu lieu en 1959 : elle légalise, entre autres, la scolarisation jusqu’à 16 ans et favorise l’école maternelle. L’objectif de cette réforme était de mieux former la population française et de favoriser le développement des classes moyennes. La France avait besoin d’une main-d’oeuvre mieux formée. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus collectif, mais familial, voire personnel. Pour preuve, avec autant d’options au baccalauréat, autant de masters spécialisés, les diplômes sont de plus en plus personnalisés. La situation est telle que l’on est en mesure de se demander si le système éducatif fonctionne encore comme un système collectif ou comme un service à la personne. Le savoir est devenu un véritable marché avec ses jeux stratégiques, ceux des parents, qui inscrivent leurs enfants dans les établissements réputés et ceux des établissements eux-mêmes qui écartent certains dossiers. Cela s’intensifie dans le supérieur avec Parcoursup. Or la fracture scolaire est dangereuse pour l’avenir démocratique de notre pays.

Propos recueillis par Danièle Licata

Paroles de maires

RCL
Question :
Un maire, donc OPJ, peut-il l’être en dehors de sa commune ?
Réponses :
Non, il est élu OPJ sur sa commune.
Tous les pouvoirs du Maire en tant que représentant de l'Etat ne lui sont octroyés que sur son territoire.
Non uniquement dans la commune où il est élu maire.

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